Quand travailler dur ne suffit pas : le véritable principe créateur

« Rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui, chair et os demain » (Victor Hugo, Les Misérables)

L’opiniâtreté de Winston Churchill ou de Charles de Gaulle est légendaire. Pour autant, qu’aurait été cette volonté sans une capacité à imaginer un meilleur avenir dans leur domaine ? Le Premier Ministre britannique et le futur chef de la France Libre ont-ils convaincu seulement en démontrant une volonté à toute épreuve dans leurs célèbres discours respectifs de 1940 ? Ou n’est-ce pas plutôt en faisant appel à l’imaginaire de leur auditoire, en lui désignant un idéal à atteindre, un futur rempli d’espérance, bref en amenant Britanniques et Français à prendre conscience de leurs valeurs profondes et à réveiller leur ambition à les défendre ? John Fitzgerald Kennedy, qui est resté pour beaucoup le symbole de l’Amérique qui rêve plus loin, celle de la nouvelle frontière à dépasser, avait mis un point d’honneur à appeler constamment ses concitoyens à imaginer une autre réalité plutôt que de s’épuiser à vivre tant bien que mal une réalité insatisfaisante. « Les problèmes du monde ne peuvent être résolus par des sceptiques ou des cyniques dont les horizons se limitent aux réalités évidentes » affirmait JFK. « Nous avons besoin d’hommes capables d’imaginer ce qui n’a jamais existé ». Kennedy ne questionnait pas la volonté légendaire des Américains, mais il voulait leur rappeler que, privée d’imagination, toute volonté ne peut conduire qu’à reproduire les mêmes schémas encore et encore, poussant les individus à s’entêter dans des voies sans issue et à oublier qu’il puisse exister des alternatives bien plus enthousiasmantes. Seule une espérance qui fait vibrer est capable d’amener un homme sur la Lune…

Combien de discours sonnent-ils faux quand la personne qui le prononce ne projette pas ses rêves dans l’avenir, voire imagine l’opposé de ce qu’elle décrit ? Le choix des mots, l’intonation, ce que l’on perçoit parfois subtilement dans le discours, et ce qu’on peut lire sur le visage de l’orateur : autant de signes qui trahissent le fait que la personne parle grand mais imagine petit. On dit de cette personne qu’elle manque de charisme, faculté plus ou moins magique dont chacun serait doté ou non, alors que la réalité réside bien plus dans l’absence de capacité de l’orateur à créer une vision dans l’esprit de celui qui écoute, un possible qui donne envie. « Le charisme est la faculté d’intéresser un auditoire grâce à une alchimie de mots, d’intonations, de voix et de gestuelle », explique Chris Viehbacher, l’ancien directeur général de Sanofi. Sauf à être un très bon comédien capable de feindre la forme sur la durée, l’émotion du leader charismatique est d’abord véhiculée par sa propre imagination qui offre le fond à son discours, et va agir sur l’imagination de son auditoire. Je me souviens avoir assisté il y a quelques années à une conférence sur le thème de la communication interpersonnelle animée par un jeune coach qui semblait malheureusement bien peu dans son élément: intonation forcée pour convaincre l’auditoire de son dynamisme, sourire peu naturel et quelques petits rires ça et là qui manquaient eux aussi singulièrement de spontanéité… Les efforts du jeune homme pour paraitre à son aise et vivre pleinement ce qu’il professait étaient évidents, mais tout dans la forme trahissait les trucs et les artifices, et au final le fond d’une pensée aussi peu convaincante qu’elle était convaincue.

Tout le monde a entendu parler d’Emile Coué, psychologue initiateur de la méthode à laquelle il a donné son nom et parfois tant décriée pour n’être qu’une méthode d’autosuggestion simpliste et naïve, méthode qui serait « à la psychothérapie ce que le boulier est à l’ordinateur » selon les mots du psychiatre Michel Joyeux. Coué affirmait que « la volonté, que nous revendiquons si fièrement, cède toujours le pas à l’imagination. C’est une règle absolue, qui ne souffre aucune exception ». Pourquoi 95% des personnes ayant suivi un régime reprennent-elles du poids après avoir perdu parfois jusqu’à plusieurs dizaines de kilos ? Le problème est que la plupart d’entre nous se focalisons sur ce que nous ne voulons pas – le surpoids, la dépendance à l’alcool, l’addiction en général – plutôt que sur ce que nous désirons le plus – un corps harmonieux et en bonne santé, se sentir libre et maître de ses envies. En conséquence, on tente de traiter le problème par un effort pour supprimer ce que l’on ne veut pas. Or plusieurs études ont montré que chacun de nous dispose d’une quantité limitée de volonté, autrement dit de capacité à rester motivé face à l’effort. Roy Baumeister, professeur de psychologie à l’Université de Floride, a baptisé ce phénomène « épuisement de l’ego » et l’a mis en évidence en fatiguant au préalable la volonté de participants-cobayes avant de les contraindre à résoudre des problèmes complexes comme la construction de puzzles difficiles. Par rapport au groupe témoin, les participants usés mentalement avaient tendance à abandonner plus tôt les exercices exigeant une intense concentration. La volonté se fatiguerait donc comme un muscle. Bref il semble que nager à contre-courant pour lutter contre une situation non souhaitée devienne rapidement contreproductif. 

A l’inverse, la plupart des personnes qui se sont débarrassées de leurs addictions ou d’un trait de caractère qui les handicapait – une peur maladive de parler en public par exemple – ont réussi en se focalisant délibérément sur l’image du but à atteindre. Claude Bristol, qui fut rendu célèbre par son ouvrage « La magie de croire » le résumait ainsi : « Les personnes qui ont eu du succès dans l’Histoire ont dû leur réussite à leur système de pensée. Leurs mains n’ont été qu’un support à leur cerveau ».

Qui se souvient qu’Apple avait failli disparaitre dans les années quatre-vingt-dix quand, après le départ provisoire de Steve Jobs, l’entreprise autrefois focalisée sur la fabrication de produits qui font rêver avait décidé de rationaliser sa gamme et de privilégier le développement de gammes à forte rentabilité mais considérées par beaucoup comme aseptisées ? Qu’était devenue la touche si particulière qui éveillait autrefois le désir, portée par le slogan « Think different », et qui avait fait la réputation d’Apple ? Il a alors fallu le retour du fondateur, rappelé à ses fonctions quelques années plus tard, pour sauver la marque à la pomme, et la hisser au rang d’emblème de produits qui suscitent à nouveau le désir. Bien sûr, une entreprise comme Apple doit son succès aussi à l’efficacité de son organisation, à sa capacité d’imposer des règles draconiennes à ses fournisseurs et à un modèle industriel qui lui permet de contrôler l’ensemble de sa chaîne de valeur. Mais sans le pouvoir de l’imaginaire associé aux produits d’Apple, la firme ne serait qu’une compagnie high-tech de plus, évoluant dans un marché ultra-compétitif et obligée d’aligner ses prix avec ceux de ses concurrents. Bref, une entreprise marchant les dents serrées avec toute sa volonté de rester en vie, et non une société qui évolue confiante dans sa capacité à imaginer l’avenir et à donner de la vision.

Au final, l’imagination dirigée vers la concrétisation de nos aspirations ne s’oppose pas à la volonté ; elle est un marqueur de cette volonté qui ne peut s’appuyer que sur l’imagination active pour être efficace. Si l’imagination sans volonté n’est que rêverie, la volonté sans imagination est stérile et mène à l’épuisement. L’effort est nécessaire, mais c’est surtout un effort tourné vers l’imagination d’un avenir conforme à nos aspirations. Et cet effort passe par la gestion consciente de nos pensées. Pour reprendre les mots d’Yves Saint-Laurent, « J’ai surtout été un voyageur immobile, ce qui a permis à mon imagination de se développer ».

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

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