L’imagination-souvenir ou le syndrome du poisson rouge

Dans un précédent article (Quand l’imagination nous détruit : angoisses, inquiétudes et auto-sabotage), j’évoquais l’histoire de l’éléphant et du piquet, symbole de nos renonciations face à des difficultés qui, si elles ont été bien présentes à un moment de notre existence, ne sont plus aujourd’hui que des souvenirs qui pourtant restent tellement vivaces dans notre cerveau que celui-ci les considèrent encore comme d’authentiques obstacles.

Après l’éléphant qui, déçu et fatigué de s’être battu en vain, a fini par renoncer et par laisser son imagination détruire ses aspirations, il est un autre animal qui lui n’imagine simplement pas qu’il puisse avoir des ambitions particulières. C’est ainsi que l’on peut être tenté de vivre semblable à un poisson rouge tournant jour après jour dans son bocal, en considérant – plus ou moins consciemment – que demain ne peut être que le prolongement d’aujourd’hui et ne pouvant imaginer l’avenir qu’à la lumière du présent, comme on prolonge une droite pour voir où elle va nous mener. Ceci était particulièrement vrai autrefois, comme en témoigne l’exemple de ces villages construits autour du triptyque école – église – cimetière : les individus naissaient dans le village, y fréquentaient l’école, se mariaient, puis y mourraient. Une vie sans surprise, tracée d’avance.

Si la société offre aujourd’hui en théorie plus de possibilités à l’individu de se réaliser en dehors du cadre dans lequel il est né, beaucoup demeurent dans leur bocal, tournant en rond année après année. On aime alors se définir comme raisonnable, se contentant de reproduire ce que l’on a toujours fait, fidèle à une éducation, à des cadres que l’on s’efforce de ne pas remettre en cause, refusant d’admettre qu’ils puissent être parfois plus limitants que constructifs. On ne voit pas l’avenir en sombre, non; on ne parvient juste pas à imaginer que cet avenir puisse être fondamentalement différent de notre existence actuelle. Certains diront que l’on possède les qualités de savoir vivre pleinement dans le présent et d’ignorer l’impatience partagée par ceux qui, incapables de se satisfaire de leur quotidien, s’imaginent un futur-refuge. D’autres y verront au contraire, à l’instar du romancier Alain Robbe-Grillet, « une vie malsaine et triste, sans projets, sans surprises, sans avenir possible », une vie où l’on fait les choses « parce que c’est comme ça qu’on a toujours fait », parce que « c’est ce que l’on m’a appris ». Au futur-refuge des uns se substituerait le passé-refuge des autres…

Sur un ton léger, c’est l’histoire de cette jeune femme qui, lors d’un diner qu’elle a organisé, sert à ses convives un poulet rôti dépourvu des cuisses qu’elle a préalablement découpées avant la cuisson. Etonnés de cette étrange recette, les invités questionnent la maîtresse de maison qui reconnait son ignorance : « Ma mère faisait toujours cuire le poulet de cette manière ». Réalisant alors qu’elle procède de la sorte sans en connaître la raison depuis des années, la jeune femme décroche son téléphone pour appeler sa mère et élucider le mystère du poulet-sans-cuisses. Même réponse : « Je ne me suis jamais posé la question, Maman faisait toujours comme ça ». Coup de fil à la grand-mère pour avoir enfin le fin mot de l’histoire et s’entendre expliquer que le four de la grand-mère était autrefois trop petit et qu’il ne permettait pas de cuire le poulet dans sa totalité. Plusieurs décennies et deux générations plus tard, la taille du four n’était plus une contrainte, mais on continuait à procéder de la même manière sans avoir jamais questionné la raison…

Nous sommes tous tentés à un moment ou un autre de reproduire des schémas connus, hérités de nos parents ou de toute autre influence issue de notre enfance, le plus souvent de manière inconsciente. Ces schémas qui, une fois ancrés dans notre esprit nourrissent nos préjugés – «  Les hommes sont incapables d’être fidèles », « Les patrons sont tous des despotes qui ne cherchent que leurs intérêts personnels », nous amènent à revivre les mêmes scénarios encore et encore : ces préjugés provoquent chez nous des réactions spécifiques, qui engendrent elles-mêmes certaines répliques de la part de notre entourage, et de fait la répétition du scénario. On pense alors avoir la poisse, n’être capable d’attirer que les partenaires instables, jaloux ou dominateurs, les patrons autoritaires ou dépourvus de reconnaissance, alors que c’est notre conviction – là encore largement inconsciente, ce qui la rend si difficile à identifier – qui engendre et entretient le même schéma année après année. Une jeune femme, Stéphanie, me faisait ainsi part de son expérience: « J’ai toujours construit des relations de couple avec le même type d’homme : extrêmement occupé par sa carrière professionnelle au point de ne dédier que les miettes de son temps à notre relation. Et dans les rares instants trouvés ensemble, les sujets liés à son travail revenaient sans cesse dans la discussion. Lorsque ma mère m’a fait remarquer que mes partenaires avaient tous le même style de vie et la même addiction au travail que mon père, j’ai soudain compris que j’avais accepté le modèle de couple imposé par mon père comme étant le fonctionnement normal de toute relation de couple : inconsciemment, je fuyais les hommes qui me témoignaient trop de disponibilité car ils ne collaient pas à la référence que j’avais gravée en moi. Et tout aussi inconsciemment – et paradoxalement – j’étais rassurée devant un homme qui ne m’accordait que des bribes de son existence ».

Sommes-nous dépendant de cette imagination-souvenir qui nous amène à demeurer fidèles à une structure de pensée représentant pour nous le seul schéma possible de comportement ? Prisonniers d’une référence du passé dont nous n’avons jamais questionné la légitimité pour notre vie présente, nous aurons alors le sentiment de tourner en rond, permettant aux mêmes scénarii de ressurgir sans cesse dans notre existence, et nous laissant convaincre encore davantage du bien-fondé d’un tel schéma…

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

2 commentaires sur « L’imagination-souvenir ou le syndrome du poisson rouge »

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