De la résilience au recablage : vivre en (re)modelant la réalité

Dans le film « La vie est belle » de Roberto Benigni, le personnage principal, déporté avec son fils de cinq ans dans un camp nazi, décide de protéger son enfant de l’horreur en lui faisant croire que ce qu’il vit n’est qu’un vaste jeu dans lequel chaque personnage, du prisonnier au geôlier, joue un rôle, la souffrance des uns et la méchanceté des autres n’étant pas réels. Le but de ce jeu ? Celui qui échappera aux bourreaux gagnera un char d’assaut. Stimulé par le défi, rendu capable d’affronter la mort – qui n’est que virtuelle selon lui -, d’accepter et d’endurer les spectacles et les efforts les plus éprouvants grâce à sa conviction que rien de tout cela n’est réel et que « tout le monde fait semblant », l’enfant vit comme des vacances originales et passionnantes ce qui aurait dû être un cauchemar s’il avait eu conscience de la réalité. Préservé du désespoir par une imagination qui créé en lui une autre réalité, usant de tous les stratagèmes pour « échapper aux méchants » et gagner coûte que coûte le trophée, le garçonnet parvient à résister jusqu’au bout et à remporter le prix lorsqu’un char américain vient libérer le camp….

Si « La vie est belle » n’est qu’un film de cinéma, les psychologues ont pu observer à quel point le fait de puiser dans son imagination les ressources nécessaires à la survie permettait de traverser les situations les plus extrêmes. Boris Cyrulnik, psychanalyste et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le concept de résilience – qu’il définit lui-même comme « l’art de naviguer dans les torrents » décrit dans son ouvrage « Les vilains petits canards » le rôle clé joué par la capacité de l’individu en souffrance de se projeter dans un avenir qui donne un sens à cette douleur et lui permet ainsi de ne pas sombrer. « On ne réussit jamais à liquider nos problèmes, il en reste toujours une trace, mais on peut leur donner une autre vie, plus supportable et parfois même belle et sensée ». Viktor Frankl, psychiatre, fondateur du concept de Logothérapie et lui-même déporté à Auschwitz, raconte pour sa part comment le fait de focaliser ses pensées sur sa femme et son amour pour elle lui a permis de supporter l’insupportable, là où tant d’autres, incapables de s’accrocher à une raison de vivre, se laissaient mourir. « Mon esprit était tout entier habité par le souvenir de ma femme » écrit-il. « Je l’imaginais avec une précision incroyable. Je la voyais. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement ; son regard était lumineux, aussi lumineux que le soleil qui se levait ». On retrouve ce principe dans l’histoire incroyable de Henri Guillaumet, le célèbre pilote de l’Aéropostale qui, après s’être écrasé dans les Andes avec son appareil, marche pendant quasiment une semaine, gravissant les cols de montagnes les uns après les autres sans autre équipement que son blouson d’aviateur. Malgré le froid, la faim, l’absence de sommeil pendant des jours, il résiste au découragement et à l’envie de se laisser mourir, ne devant son salut qu’à la pensée de ses camarades et surtout à celle de son épouse : mourir sans possibilité pour les sauveteurs de retrouver son corps empêcherait sa femme de toucher la prime d’assurance et l’obligerait donc à supporter le poids financier de la disparition de son mari… Quand finalement il parvient à atteindre un petit village argentin, puis à retrouver les siens, il confie à son grand ami Antoine de Saint-Exupéry cette phrase devenue célèbre : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait ». 

On a longtemps considéré le cerveau comme un organe pré-câblé, une sorte de machine dotée de capacités certes exceptionnelles, mais plus ou moins figées à l’âge adulte, sans réelles possibilités d’évolution. Tout au moins, pensait-on, peut-on entretenir son fonctionnement en le stimulant régulièrement afin d’éviter ou de ralentir sa dégénérescence, mais on était loin d’imaginer sa capacité de réadaptation, au point d’être capable de se re-câbler littéralement sous l’effet de certains stimulii. Le neurologue Paul Bach-y-Rita, l’un des pionniers de ce que l’on nomme aujourd’hui la neuro-plasticité du cerveau, a ainsi mis en évidence des cas de personnes qui ont retrouvé le sens de l’équilibre grâce à un programme d’entrainement cérébral destiné à reprogrammer la manière dont ces personnes traitaient certaines informations. Mais il y a plus étonnant : le cerveau ne se contente pas de changer sous l’effet d’excitations sensorielles ; il est capable de se transformer, de se reconfigurer, sous l’effet de nos pensées. Alvaro Pascual-Leone, neurologue lui-aussi, a ainsi mis clairement en évidence que le fait de penser modifie la structure même de notre cerveau. Il a ainsi demandé à trois groupes de pianistes de jouer un morceau, le premier groupe sans apprentissage préalable, le second après plusieurs heures d’entrainement à jouer le morceau au piano, et le troisième en imaginant – pendant la même durée que le groupe précédent – jouer mentalement le morceau dans leur tête et en visualisant en pensée le mouvement de leurs doigts. Parallèlement, la partie du cerveau responsable de la flexion et de l’extension des doigts – l’aire motrice corticale – était scannée afin de mesurer les effets de l’entrainement sur cette zone cérébrale. Si les résultats de cette mesure chez le premier groupe ne mettaient, sans surprise, pas en évidence de changement particulier dans cette région du cerveau, ceux du second groupe montraient clairement un accroissement de cette zone après chaque entrainement. Mais la surprise est venue du troisième groupe dont l’accroissement de l’aire motrice corticale était très proche de celui du second groupe, et même équivalent une fois rallongé le délai d’apprentissage en pensée. Dit autrement, le fait d’imaginer jouer le morceau a eu exactement le même effet sur la structure physique du cerveau que le fait de le jouer réellement. Pour le biochimiste Joe Dispenza, « Le cerveau ne fait pas de différence entre ce qu’il voit et ce qu’il imagine parce que les mêmes réseaux neuronaux sont impliqués. Pour le cerveau, est aussi vrai ce qu’il voit que ce qu’il sent ». Conclusion troublante qui nous fait nous interroger sur la nature même de ce qui est réel ou ne l’est pas…

Mais attention, tout comme le second groupe de cette étude a eu besoin de se focaliser sur la pratique du morceau pendant deux heures par jour, cinq jours de suite, pour le maîtriser, les membres du troisième groupe ont dû focaliser leur pensée pendant une durée équivalente, voire supérieure, pour parvenir aux mêmes résultats. Rien de magique donc, mais la démonstration qu’un acte de pensée conscient, spécifique et persistant produit bien un changement réel dans la structure même de notre cerveau et donc dans sa capacité à réaliser un acte particulier. C’est un processus qui se travaille afin d’ancrer profondément et durablement une pensée dans notre cerveau et la rendre réellement efficace et génératrice de changement. « Il se pourrait que les seules limites à l’esprit humain soient celles auxquelles nous croyons » suggérait l’écrivain et futurologue Willis Harman. Et lorsque la croyance d’un individu dans ses limites est bousculée, l’effet domino sur son entourage peut-être impressionnant: vous avez probablement entendu parler de Roger Bannister, cette athlète britannique célèbre pour avoir été le premier individu à parcourir un mile en moins de quatre minutes, quand les scientifiques considéraient cette barre comme physiquement infranchissable par le corps humain. L’exploit aurait pu s’arrêter là et ne concerner qu’un cas soi-disant exceptionnel, mais ce n’est pas ce que les faits ont montré : en effet cette fameuse barre impossible à franchir le fut pourtant par plus de trois cent athlètes dans les années qui suivirent l’exploit de Bannister, car désormais plus personne n’ignorait que cette limite physique n’en n’était en réalité pas une. « Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait ! » écrivait Marc Twain. Comprenant que la limite qu’ils avaient eu en tête pendant des années n’avait de réelle que ce qui leur avait été dicté par leur imagination, ils ont simplement modifié leur référence ; désormais courir un mile en moins de quatre minute devenait possible et le tabou pouvait tomber.

Notre imagination créé ainsi des références de pensée et fixe la hauteur de la barre qui définit ce qui est pour chacun de nous possible ou non d’accomplir, et au final ce que nous allons devenir individuellement, modelant véritablement notre réalité. Elle représente ainsi un principe créateur, bien plus efficace que notre seule volonté. Notre imagination peut nous maintenir en vie ou nous conduire à dépérir, comme l’illustrent Victor Frankl et Henri Guillaumet au travers de leurs exemples personnels. Si la vision que chacun de nous a du monde dessine la direction que va prendre sa vie, notre imagination porte une force capable de changer véritablement le cours de son existence. « Ce n’est pas ce que vous avez, ni ce que vous êtes, ni même où vous êtes, ou encore ce que vous faites qui vous rend heureux ou malheureux » disait Dale Carnegie, « c’est ce sur quoi vous focalisez vos pensées ».

(Extrait de mon livre « Les trois clés des bâtisseurs »)

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

2 commentaires sur « De la résilience au recablage : vivre en (re)modelant la réalité »

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