Quand l’imagination nous détruit : angoisses, inquiétudes et auto-sabotage

J’avais évoqué dans mon précédent article le rôle fondamental joué par notre imagination dans la construction de notre réalité. L’imagination est probablement l’un des moteurs les plus puissants dont dispose l’être humain pour forger le Monde, et son propre monde individuel. Mais ce qui devrait être un outil éminemment vertueux peut aussi constituer une terrible entrave, une source de frustration et de stagnation parfois désastreuse.

Vous connaissez probablement l’histoire de l’éléphant et du piquet, ou comment les échecs répétés ancrent en nous la conviction qu’il est inutile d’essayer à nouveau, quand bien même les raisons de ces échecs auraient disparu. Un enfant visite la ménagerie d’un cirque quand il s’arrête devant un énorme éléphant immobile et attaché par une corde à un simple piquet. L’enfant demande alors à l’un des dompteurs : « Pourquoi l’éléphant n’arrache-t-il pas le piquet pour s’en défaire ? Un simple coup de tête de sa part suffirait pourtant… ». « C’est vrai », lui répond le dompteur. « Mais cela l’éléphant ne le sait pas. Depuis sa naissance, il a toujours été attaché au même piquet et, tout jeune, à chaque fois qu’il tentait de s’en échapper, le piquet lui tenait tête. Depuis, l’éléphant a bien grandi et il y a longtemps que le piquet ne lui résisterait plus, mais l’animal a gardé en mémoire ces moments déplaisants où chacune de ses tentatives se soldait systématiquement par un échec et il a donc appris qu’il ne servait à rien d’insister. Il a capitulé alors qu’aujourd’hui plus rien ne l’empêcherait de se libérer de son entrave. Il vit désormais avec une contrainte imaginaire mais qui a pourtant des conséquences bien réelles dans son quotidien ».

Combien d’entre nous avons abdiqué dans la poursuite de certains de nos projets après avoir connu un ou plusieurs échecs, sans nous demander si le contexte est toujours identique ? Comme l’éléphant, on ne s’interroge plus pour savoir pourquoi ce n’est pas possible. C’est impossible, c’est tout – « je le sais puisque j’ai déjà essayé en vain ». Peur de ce qu’un nouvel échec abîmerait un peu plus dans notre image de soi, peur du regard des autres, mais aussi peur de la réussite : si cette dernière crainte peut sembler paradoxale, de nombreuses personnes sont pourtant saisies d’anxiété à la porte du succès, au moment où elles commencent à anticiper les changements que ce succès va engendrer dans leur vie – nouveaux repères, nouvelles responsabilités, nouvelles attentes de la part des autres en lien avec la nouvelle image qu’ils ont maintenant de nous. « Les gens en détresse préfèreront parfois un problème familier à une solution qui ne l’est pas » avançait ainsi le critique culturel Neil Postman. C’est le personnage de François Berthier incarné par Benoît Poelvoorde dans le film « Du jour au lendemain » qui, habitué à une vie déprimante qui semble jouer contre lui à longueur de journées, traité comme un moins que rien et un perdant par tout son entourage, se réveille un beau matin dans un monde où tout lui sourit : collègues et patron qui la veille l’ignoraient ou le harcelaient se mettent à présent à se soucier de lui et à le couvrir d’éloges. Trop pour François Berthier qui, ne supportant pas la perte de repères peut-être négatifs mais autour desquels il s’est construit, choisit de tout faire pour échapper à ce nouveau bonheur, pour se dévaloriser auprès des autres afin qu’ils lui témoignent à nouveau la même animosité qu’autrefois. Caricature amusante de notre angoisse face à un environnement qui ne nous est pas familier. Pourtant, il n’est pas si rare de voir certaines personnes qui, convaincues de ne pas mériter un succès qu’elles pensent avoir en quelque sorte usurpé, se mettent à saboter leur réussite, pour ensuite justifier a posteriori que ce succès n’était pas pour elles. Cas extrême du syndrome de l’imposteur – « les autres me surestiment, ils se trompent sur moi en me prêtant telle ou telle compétence, un jour ils découvriront qui je suis réellement et tout s’écroulera » -, l’auto-saboteur ne supporte pas de vivre quotidiennement dans ce qu’il pense être un état d’usurpation, dans la crainte permanente d’être découvert, et va plus ou moins consciemment tenter de casser son image pour réduire la pression insupportable de ne pas être – à ses yeux – authentique dans sa relation avec les autres. Cela passera ainsi par des maladresses, des oublis, voire des fautes graves, autant d’actes manqués qui serviront de témoignages à l’auto-saboteur pour démontrer aux autres qu’il ne mérite pas sa réussite.

Inquiétudes, peur du pire, la réalité est pourtant que la plupart de nos craintes ne sont pas reliées à des faits concrets, mais bien à un piquet dont la capacité à nous entraver n’est le fruit que de notre imagination, comme le rappelle l’adage « Peur et inquiétude sont une avance payée sur quelque chose que l’on ne possèdera peut-être jamais ».

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

4 commentaires sur « Quand l’imagination nous détruit : angoisses, inquiétudes et auto-sabotage »

  1. L’imagination en effet est comme le disait Esope de la langue, « la meilleure et la pire des choses… », cela dépend de la façon de s’en servir..! Il peut donc être utile de se dire, si l’on voit un chat noir passer devant nous un vendredi 13, que, dans le fond, ce n’st qu’un chat qui passe…

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