Où nous mènent nos mots intérieurs ?

Pour un sportif, visualiser sa réussite est une pratique couramment pratiquée et enseignée largement par les professionnels de l’entrainement. Et comme mentionné dans un précédent article, ce n’est pas tant sa volonté qu’il cherche à développer et sur laquelle il va s’appuyer pour chercher la victoire, que son imagination qui représentera le seul carburant qui subsiste une fois parvenu à la limite de ses forces. Pour autant, cette habitude de se voir réussir n’est pas l’apanage des grands sportifs ou de tout autre individu qui chercherait à surmonter la pression de la compétition par un rite positiviste. Nous sommes tous concernés, dès notre plus jeune âge, par les mots intérieurs que nous nous répétons de façon plus ou moins consciente.

C’est cette petite fille, dont l’exemple est reporté par le psychologue Piero Ferrucci, qui monte pour la première fois sur un vélo et laisse ses parents sans voix alors qu’ils l’observent pédaler du premier coup et sans le moindre déséquilibre. « Je l’ai si souvent imaginé que cela me semble facile ! ». On imagine aisément que pour cette petite fille, s’imaginer faire du vélo n’était pas une pensée mécanique et dénuée d’émotions : chaque jour son désir intense d’aller en avant, pédalant en maintenant l’équilibre, pleine de joie de se voir « y arriver comme les grands », tout ceci ancrait un peu plus son aspiration pour en faire une véritable valeur pour elle. Et quand une aspiration devient une valeur, elle porte déjà en elle tous les germes de la concrétisation. Inconsciemment, par la force de son désir maintenu, entretenu, nourri jour après jour, cette enfant avait préparé son mental à concrétiser cette aspiration. Pour l’écrivain et coach Brian Tracy, « Tous les hommes et les femmes qui ont du succès sont de grands rêveurs. Ils imaginent ce que leur futur pourrait être, idéal en tous points, puis ils travaillent chaque jour vers cette vision lointaine, ce but ou objectif ».

Tererai Trent est une illustration particulièrement impressionnante de cette faculté de verser toutes ses émotions dans la concrétisation d’un rêve, d’éprouver, de ressentir jour après jour une aspiration, jusqu’à la voir prendre corps. Cette femme née et élevée au Zimbabwe ne rêvait que d’une chose en tant que petite fille : pouvoir aller à l’école comme son frère – ce que ses parents ne lui permettaient pas, ne voyant pas l’intérêt d’instruire une enfant dont l’avenir de femme au foyer était de toute façon tout tracé. « Mon plus grand rêve était de m’asseoir à ce pupitre et de lever la main pour répondre aux questions ». Quotidiennement habitée par ce rêve, Tererai apprend à lire et à écrire en faisant les devoirs de son frère, ce que l’institutrice ne tarde pas à découvrir, saisissant alors l’intensité de son désir. L’enseignante tente alors de convaincre le père de Tererai de la laisser rejoindre les bancs de l’école du village, mais doit y renoncer devant sa décision de marier sa fille. Tererai est alors âgée de onze ans. A dix-huit ans, elle est déjà mère de trois enfants … « Quand mon mari a pris la mesure de ma volonté d’avoir une éducation, il a commencé à me battre » confie-t-elle. En 1991, la représentante d’une association d’aide au développement du Zimbabwe se rend au village de Tererai et, après avoir regroupé les jeunes femmes, leur demande de citer leur plus grand rêve. « Je me souviens avoir pris la parole et avec beaucoup de conviction avoir expliqué vouloir partir en Amérique, recevoir une éducation, suivre un enseignement supérieur et obtenir un doctorat ». Beaucoup auraient souri devant une telle vision en la jugeant utopique au regard des circonstances. Mais la bénévole a dû percevoir dans l’attitude de Tererai la puissance de son désir : « Si tu désires ces choses, cela est possible, m’a répondu la bénévole ». Et sa mère d’ajouter alors : « Ecris ces choses sur un carnet, enferme-le dans une boite puis enterre celle-ci sous une pierre, et si tu y crois vraiment, tu verras ces choses grandir et grandir de plus en plus », en référence à un rituel destiné à rappeler à celui qui le pratique qu’il ne peut renoncer à son rêve. En 2010, après bien des péripéties, Tererai obtient son doctorat à l’Université du Michigan et soutient aujourd’hui des programmes de développement pour l’éducation des femmes en Afrique. Au cours de toutes ses années, le leitmotiv de Tererai a été Tinogona, expression signifiant littéralement Cela est réalisable. « J’ai cru dans la réalisation de ces rêves en dépit de défis gigantesques ; la pierre sous laquelle j’ai enterré mes rêves a solidifié en moi de profondes fondations. Cela m’a donné beaucoup de paix, car au fond de moi j’avais conclus un pacte avec cette pierre pour qu’elle garde mes rêves vivants ». Cet acte symbolique a véritablement servi d’ancrage à Tererai, qui pouvait s’y raccrocher jour après jour pour faire ressurgir toute la force de son désir, lui rappeler émotionnellement à quel point sa passion l’animait, et la motiver à ne pas la laisser mourir. Ainsi, son rêve a pu conserver toute son intensité passionnelle sans jamais se réduire à un objectif théorique, limité à l’intellect sans le moteur émotionnel qui lui a permis de dépasser ses défis.

Par un travail quotidien d’imagination, Tererai a véritablement recablé son cerveau, parcourant à l’envers le chemin suivi par l’éléphant enchainé à son piquet mentionné dans un précédent article, revisitant ses croyances et installant dans son esprit un nouveau programme conçu pour le succès. Ce processus a-t-il été simple et rapide ? Vingt ans se sont écoulés entre cette journée de 1991 au cours de laquelle Tererai s’est levée pour proclamer son aspiration, et celle qui l’a vu recevoir son doctorat, matérialisant ainsi cette aspiration. Vingt ans pendant lesquels il lui aura fallu lutter contre la mauvaise imagination, celle qui sape le dynamisme et obscurcit l’horizon. Vingt années à faire preuve de persistance, cette capacité à conserver une aspiration intacte malgré le temps qui passe. « Si tu entends une voix intérieure qui te souffle : « Tu ne peux pas peindre », alors peint à tout prix et tu feras taire cette voix » disait Vincent Van Gogh. Cette voix intérieure, c’est aussi celle de notre imagination, pleine de fougue et qu’il faut canaliser, filtrer pour ne pas la laisser se déverser en nous sous la forme d’un brouhaha perturbant. Le flot incessant de nos pensées occupe une part énorme de notre quotidien, et ce flot peut vite se retourner contre nous, se cristalliser sous la forme de certitudes souvent infondées mais solidement ancrées après avoir été écoutées année après année. C’est en nettoyant et en entretenant cet outil formidable qu’est notre imagination que l’on peut réellement l’exploiter pour transformer notre vie, plutôt que de le laisser nous abuser et lui aliéner le contrôle sur le cours de notre existence.

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

2 commentaires sur « Où nous mènent nos mots intérieurs ? »

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