C’est dans mon imagination que débute ma construction

Dans notre culture occidentale, l’imagination a longtemps été présentée comme préjudiciable à la démarche scientifique, une dérive de l’esprit qui s’opposerait à la logique et à la raison. Pascal en parle comme de « cette maîtresse d’erreur et de fausseté » que l’homme ne domine pas mais dont il est le jouet. L’imagination ne permet-elle pas de se représenter ce qui n’existe pas, ce qui échappe à nos sens et qui ne peut donc pas être appréhendé par la science ? Montaigne évoque quant à lui « la folle du logis », et pour Marc-Aurèle elle n’est qu’une « agitation de pantin »… L’imagination est pour les poètes, la raison pour les savants. S’appuyer sur son imagination, ce serait accepter de se laisser contrôler pendant un temps par quelque chose qui échappe à la rigueur et à la méthode, qui peut nous emmener dans des directions imprévues. Bref, c’est renoncer à une partie de notre maîtrise. A l’extrême, l’imagination peut être le refuge de ceux qui refusent d’affronter la réalité. C’est l’imaginaire « envahissant » selon les termes du psychologue Paul Fernandez, qui empêche l’individu de construire sur le réel et le pousse à vivre dans un monde virtuel de plus en plus déconnecté de la réalité. C’est l’imaginaire du rêveur au sens péjoratif du terme, celui qui n’a pas les pieds sur terre.

Plus récemment, de grands noms de la science ont toutefois cherché à réhabiliter le rôle de l’imagination dans la démarche scientifique et son rôle déterminant dans les découvertes majeures. Albert Einstein, pour qui « l’imagination est plus importante que la connaissance » affirmait ainsi penser d’abord en images avant d’être capable de mettre des mots sur ses idées. Pour l’astrophysicien Hubert Reeves, « L’imagination joue un rôle fondamental en sciences. Comme dans un roman policier, le scientifique ressemble au détective qui élabore des scénarios capables d’expliquer un phénomène. C’est le rôle de son imagination. Ses recherches vont ensuite fermer des portes. C’est le rôle de la confirmation qui va confronter à la réalité ces scénarios issus de l’imagination ». Quand la complexité de l’univers dépasse ce que la raison est capable d’appréhender, le scientifique est bien obligé de faire intervenir son imagination. Comment se représenter par exemple un univers à multiples dimensions avec notre seule raison, reflet de nos cinq sens qui eux n’ont jamais expérimenté autre chose que l’univers dans lequel nous évoluons ? C’est là qu’intervient l’intuition, sorte de sixième sens, qui alimente la raison à partir d’une série de pré-sentiments, bien loin des informations que nous remontent nos cinq sens… Bien des découvertes ont ainsi été ressenties avant même d’avoir été posées en équations ou de faire l’objet de leur première observation. Dans son ouvrage « Le Grand Ampère », Louis de Launay restitue ainsi le témoignage du célèbre physicien : « Il y avait sept ans que je m’étais proposé un problème que je n’ai pu résoudre directement, mais auquel j’ai trouvé par chance une solution, que je savais correcte sans pouvoir le prouver. Le sujet me revenait souvent à l’esprit et j’avais essayé vingt fois sans succès. Pendant plusieurs jours, j’avais promené l’idée avec moi continuellement. Enfin, je ne sais comment, je l’ai trouvée en même temps qu’un grand nombre de considérations curieuses et nouvelles concernant la théorie de la probabilité ». Autre exemple, celui du chimiste August Kekulé von Stradonitz, dont le nom n’est guère passé à la postérité, mais dont « l’inspiration » étonnante a permis de percer une énigme sur laquelle de nombreux chimistes s’étaient cassés les dents avant lui, celle de la structure de la molécule de benzène. Personne n’avait en effet réalisé que celle-ci se présentait sous la forme d’un cycle, jusqu’au jour où Kékulé von Stradonitz vit en rêve des atomes de carbone et d’hydrogène s’assembler à la manière d’un serpent qui se mord la queue, révélant au chercheur la clé du mystère.

Cette intuition scientifique, ces signes donnés au chercheur sous forme de ressentis ou d’images, parfois symboliques comme des mots établis dans un langage que notre raison seule ne peut décoder, c’est l’imagination à l’œuvre, loin d’être alors la « maîtresse d’erreur et de fausseté » de Pascal. Certes, ce sixième sens semble difficile à contrôler et produit des résultats « je ne sais comment » dirait Ampère. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une imagination complètement passive : elle fait suite à un travail conscient et volontaire de réflexion – Ampère ou Kékulé von Stradonitz avaient retourné le problème dans leur tête à maintes reprises – avant de pouvoir produire un résultat. Le moyen employé par notre cerveau pour atteindre l’objectif – révéler la solution au problème – reste certes inexpliqué, cet objectif, lui, est pourtant bien posé. L’imagination n’échappe pas à notre contrôle, elle est un outil nous permettant d’atteindre un objectif inaccessible par notre logique seule. C’est cette imagination active, bien différente de la rêverie, des pensées que l’on laisse vagabonder sans direction, que l’on considère ici. Une imagination qui édifie progressivement jusqu’à ce que la chose créée soit fidèle à l’objectif pensé, une construction mentale qui a pour projet de s’incarner. C’est l’imaginaire dynamique qui s’oppose à l’imaginaire envahissant selon les mots de Paul Fernandez.

Prenons l’exemple des grandes créations artistiques. Alors que l’on s’extasiait devant le chef-d’œuvre que venait de réaliser Michel-Ange après avoir sculpté la statue de David, le maître expliqua qu’il avait pu voir la sculpture dans la pierre avant même de commencer à la travailler: « L’idée était là, emprisonnée à l’intérieur du bloc ; tout ce que j’avais à faire était de retirer l’excès de pierre ». Du romancier au peintre ou au sculpteur, l’artiste-créateur construit en détails dans son imagination, avant de répliquer cette construction dans la réalité. « Ce que fait l’homme avec ses mains est secondaire ; c’est ce qu’il fait avec son cerveau qui importe » écrivait Orisson Swett Marden. Plus vite dit que fait me direz-vous, car l’habileté manuelle d’un Michel-Ange n’est certainement pas passée à la postérité pour rien, et sa capacité à visualiser son œuvre avant de passer à l’acte n’est probablement pas la seule cause de son talent. Mais il suffit de penser au facteur Cheval, le bâtisseur du Palais Idéal que l’on peut admirer dans la Drôme, aux longues heures passées dans la solitude de sa campagne à choisir chaque pierre pour sa forme, sa couleur, la place qu’elle pourrait prendre dans la structure de son futur palais, pour réaliser qu’en effet la matérialisation de l’œuvre n’est que l’ultime étape d’un long processus dont la majeure partie se déroule dans la tête.

Et que dire de ce que construit l’imagination dans l’édification d’un caractère, d’une personnalité ? Car un « palais idéal » n’est pas qu’un chef d’œuvre de pierres. Combien d’artistes ont appris à gérer un trac qui les handicapait en s’imaginant avant chaque prestation en train de se produire sur scène devant les applaudissements du public ? Combien de sportifs ont pris l’habitude de s’isoler avant une épreuve cruciale pour se voir remporter la victoire ? Sans oublier d’évoquer le rôle de l’imagination parfois surprenante chez certains enfants, dont on a là encore longtemps pensé qu’elle n’était qu’un moyen de fuir une réalité difficile à accepter, alors que de plus en plus de psychologues la voit comme un puissant moteur du développement de l’enfant. C’est ainsi que Pascal, aujourd’hui coach-formateur après avoir passé l’essentiel de sa carrière dans l’enseignement, se souvient de ses longues heures passées en tant qu’enfant à créer mentalement des élèves imaginaires à qui il enseignait, l’un l’Histoire telle qu’il l’avait lui-même apprise à l’école, l’autre les sciences, ou encore l’art de faire les crêpes tel qu’il l’avait vu faire par sa mère. « Cette habitude récurrente de m’imaginer enseigner aux autres a sûrement créé en moi les bases d’une confiance dans ma capacité à former et coacher les personnes, au point de m’amener naturellement vers ce métier une fois devenu adulte » me confiait-il. Le rôle joué par l’habitude semble d’ailleurs crucial dans le développement de cette capacité d’imagination de notre cerveau, comme si une part de notre inconscient avait besoin d’être formée, exercée, dynamisée pour lui donner la faculté de transformer l’idéal imaginé en réalité concrète.

Texte extrait de mon livre « Les trois clés des bâtisseurs »

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

6 commentaires sur « C’est dans mon imagination que débute ma construction »

  1. « Le scientifique ressemble au détective qui élabore des scénarios capables d’expliquer un phénomène. C’est le rôle de son imagination. Ses recherches vont ensuite fermer des portes. »

    La liberté est dans le choix que l’on fait à la porte :
    On l’ouvre
    On la laisse
    On la ferme

    Aimé par 1 personne

  2. En effet, l’imagination est un atout considérable dans la vie, et cela dans tous les domaines, pas seulement scientifiques ou d’innovation technique. Dans l’écriture, (Harry Potter..) dans la musique (où seraient Mozart, Beethoven et tant d’autres sans elle ?…), Supprimez l’imagination des livres, vous n’avez plus qu’à fermer les librairies, même chose pour le cinéma… Nous faisons intuitivement appel à elle plusieurs fois par jour, devant tous les obstacles qui se dressent régulièrement devant nous dans notre quotidien pour vivre un peu mieux. Il me semble que nous ne sommes pas égaux devant l’imagination. L’ayant étudiée et pratiquée il faut savoir qu’à la base de l’imagination il y a la sérendipité. C’est une tournure d’esprit, basée sur la mémoire, qui permet de faire un lien irrationnel entre des informations qui n’ont, à priori, rien à voir entre elles.
    Le rationnel, …mais quel ennui !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci à nouveau pour ces compléments. En effet, l’imagination est sûrement plus difficile à cerner, plus complexe à « apprivoiser » que la raison, mais c’est peut-être ce côté « insoumis » qui lui procure cette capacité à offrir des résultats inattendus en permettant de sortir des cadres établis…

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