Un pas chaque jour ou la régularité pour durer

Dans l’Arizona, au Sud-Ouest des Etats-Unis, s’étend l’un des plus célèbres chefs-d’œuvre naturels du continent américain : long de 450 km et profond de 2 000 mètres à certains endroits, le Grand Canyon est le résultat du lent travail d’érosion produit par le fleuve Colorado. Difficile pourtant d’imaginer en observant ce discret filet d’eau qui serpente au fond du canyon qu’il représente une force capable d’une œuvre aussi impressionnante. Rien de spectaculaire en effet au quotidien, peut-être quelques crues ponctuelles, mais une action qui, à force de régularité, a fini par produire un spectacle à couper le souffle. Certes il aura fallu des millions d’années à la fée-régularité pour parvenir à cet ouvrage, mais c’est bien le même esprit qui permet à un pianiste néophyte de devenir maître de son art en quelques années. Ou à un individu désirant perdre du poids de retrouver la ligne.

La régularité a ceci de séduisant qu’elle n’a pas besoin d’un acte spectaculaire pour conduire au succès. Mais elle a aussi cela d’exigeant qu’elle demande un engagement et de la discipline pour s’y tenir. « La grandeur consiste en une multitude de petites choses bien réalisées, empilées les unes sur les autres, jour après jour, sans interruption » affirme l’ancien champion de football américain Ray Lewis. Chaque pas n’a rien d’impressionnant et il est difficile pour un apprenti pianiste ou une personne engagée dans un régime minceur d’observer la différence en fin de journée, mais que dire déjà au bout d’un mois, puis à l’issue d’une année entière ? Le neuroscientifique Daniel Levitin va même plus loin en affirmant qu’aucun soi-disant génie n’a atteint le summum de son art sans une pratique extrêmement régulière. « Etude après étude, que ce soit à propos de compositeurs, de basketteurs, d’auteurs, de joueurs d’échecs ou de fraudeurs géniaux, il a été montré que c’est l’équivalent de trois heures par jour, sept jours par semaine, pendant dix ans qui aura été nécessaire. Pas une fois, il n’a été possible de trouver quelqu’un qui ait atteint l’élite mondiale en moins de temps ». Le véritable exploit n’est pas de réaliser un acte ponctuel, même majeur mais sans aucune suite, à l’image de la crue du fleuve; il est d’entreprendre des actes peut-être mineurs mais réalisés de façon ininterrompue, jour après jour. Combien d’artistes, de sportifs ou autres professionnels ayant atteint un niveau de performances qui les distingue nettement de la moyenne, affirment sans fausse modestie qu’ils ne se considèrent pas particulièrement talentueux à la base, voire même en-dessous de la moyenne, mais que leur secret réside dans une régularité sans concession. Dans une capacité à ne pas écouter la petite voix qui chuchote on verra demain, mais à s’astreindre au suivi de leur engagement coûte que coûte, gérant les jours avec et les jours sans et rejetant les excuses pour ne pas faire.

Il y a quelques années, mon attention avait été attirée par un couple de septuagénaires que j’observais chaque matin marcher à vive allure et passer devant moi alors que je quittais mon domicile. En toute saison, sous la pluie ou par un froid glacial, ce couple répétait le même rituel et semblait ne manquer aucune séance. Un jour qu’ils faisaient halte au passage-piéton, j’en profitais pour les interroger sur la raison de leur rituel matinal, leur avouant mon admiration pour leur régularité sans faille. L’homme m’expliqua alors qu’ils avaient pris la décision de parcourir à pieds deux kilomètres chaque jour à la suite d’un accident de voiture qui les avait contraints à de longues séances de rééducation. « Nous ne voulions pas que cet accident se transforme en excuse pour devenir excessivement prudents et éviter de bouger sous prétexte de faire attention à notre corps. A nos âges, la tentation est grande de devenir sédentaires et d’entrer dans un cercle vicieux, le corps devenant d’autant moins apte à l’effort que nous le sollicitons moins ». Alors ce jeune couple s’était fixé l’objectif de commencer chacune de ses journées par une séance de marche rapide, s’encourageant mutuellement quand certains jours l’un était un peu moins motivé que l’autre.

Pour beaucoup d’entre nous, 2020 n’a pas été une année facile, et l’année 2021, qui est déjà bien avancée, conserve son lots de défis. « Du changement ! Du changement ! » Dans nos vies professionnelles ou relationnelles, pour retrouver notre « vie sociale d’avant », ou simplement tourner la page de cette période anxiogène qui nous empêche de nous projeter dans l’avenir comme nous le voudrions. Est-ce pour maintenant ? Pour très bientôt ? Peut-être, mais ce changement, quelque soit le domaine concerné, prendra-t-il la forme d’une crue ponctuelle, un acte unique qui risque au final de laisser peu de traces ? Ou plutôt la sculpture progressive d’un projet, processus dont les effets ne seront peut-être pas impressionnants à la fin d’une journée, mais que le fait de relancer chaque matin, jour après jour, finira par produire des résultats spectaculaires ?

Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

2 commentaires sur « Un pas chaque jour ou la régularité pour durer »

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