Peut-on se construire à travers une remise en question permanente ?

A priori la question semble conduire à une réponse assez immédiate : toute construction implique en effet une progression dans laquelle chaque nouvelle étape vient prendre appui sur les acquis des étapes précédentes. On ne construit pas une maison en remettant en question les fondations dès lors que l’on a commencé à échafauder le rez-de-chaussée, et a fortiori les étages supérieurs.

Dans « En finir avec la crainte de changer« , j’évoquais combien la stabilité est depuis toujours considérée comme une vertu morale qui s’oppose au dilettantisme associé au changement. Celui qui fait la preuve de sa capacité à bâtir un couple stable, à démontrer cette même stabilité dans sa vie professionnelle et dans ses principes moraux dispose généralement d’une bien meilleure réputation que celui qui change de partenaires comme on change de vêtements, incapable de se fixer professionnellement, ni d’être fidèle à ses convictions, bref de bâtir sur la durée.

En sciences, la stabilité constitue généralement l’état vers lequel tend un corps après être passé par un ou plusieurs états intermédiaires. L’état stable est la cible, le changement est nécessairement transitoire. Dans les mythologies et religions, cette stabilité est souvent présentée comme la récompense offerte à ceux qui ont atteint le but, par opposition à la malédiction du changement perpétuel pour les autres. Le Nirvana bouddhique s’oppose ainsi au cycle des réincarnations, incessants recommencements accompagnés de leurs lots de souffrances. Dans la Bible, Dieu punit l’être humain en le chassant du jardin d’Eden – havre de stabilité dans lequel l’homme pouvait résider pour l’éternité – et en le condamnant à une vie d’errance et au vieillissement de son corps jusqu’à éprouver l’ultime changement de condition qu’est la mort. Et dans la mythologie grecque, le Mythe de l’Âge d’or décrit par le poète Hésiode évoque une période de l’humanité au cours de laquelle n’existaient ni souffrance, ni travail et où tout demeurait dans un état de perfection, jusqu’au jour où Zeus mit un terme à cette ère afin de punir les hommes d’avoir volé le feu aux dieux. Apparaît alors le changement dans un monde qui jusque-là ne connaissait que parfaite stabilité.

Autre récit, celui du « Tailleur de pierres chinois » qui met en scène un homme quotidiennement occupé par la lourde – mais si utile – tâche de travailler la pierre. Frustré par sa condition qu’il n’estime pas assez valorisante, il n’aspire qu’à trouver la fortune afin d’échapper à son sort et changer véritablement de vie. Entendu par le génie de la montagne, ces outils se transforment en pierres précieuses qui le voient devenir riche et lui permettent de troquer son métier de tailleur de pierres contre celui de marchand fortuné dans une grande ville. Mais sa condition ne le satisfait toujours pas : trop de pression, trop de solitude et pas assez de temps pour profiter de ses richesses. Enrageant de nouveau sur son sort et enviant la condition du prince qui n’a plus à travailler du tout, le génie des montagnes entend une fois encore sa plainte et le hisse au rang de prince. La condition idéale ? C’est sans compter sur le soleil qui brûle à présent la peau de notre homme au cours de chacune de ses sorties publiques tout en montrant son éternelle splendeur à l’humanité entière. « Ah si j’étais le soleil.. », recommence à se plaindre le prince. Ni une ni deux, le génie le transforme en astre flamboyant qui peut à présent faire éclater sa lumière sur toute la face de la terre. Mais il trouve bientôt plus fort que lui : un nuage en apparence anodin mais qui empêche le soleil de briller comme il le désire. « Fais-moi devenir nuage » demande-t-il au génie, « être le soleil ne m’intéresse plus ». Et le génie, pas contradicteur pour un sou, de le transformer en un magnifique cumulo-nimbus qui déclenche bientôt tempêtes et averses, mais ne peut empêcher la montagne et les rochers de rester imperturbables devant sa puissance. On imagine la suite : « Génie, fais-moi devenir rocher, afin que je puisse moi-aussi faire face au nuage avec fierté ». Devenu un solide rocher, personne ne peut plus l’affronter, ni le maîtriser. Personne, sauf… un simple tailleur de pierres qui commence à sculpter notre rocher avec patience tout en étant rempli de reconnaissance d’avoir un métier si utile. Le rocher comprend alors que ses exigences incessantes de changements ne font que révéler la perpétuelle insatisfaction d’un homme dont le sort initial est finalement la meilleure des conditions. « Je veux redevenir qui j’étais », supplie-t-il le génie. Et le rocher redevient qui il avait été pendant des décennies pour le rester jusqu’à la fin de ses jours.

Si la morale de ce conte est de savoir accepter sa condition sans avoir d’exigences démesurées et de placer la patience au niveau de l’une des vertus les plus nobles, on y retrouve, comme dans les autres récits mythologiques et religieux, la notion de  stabilité associée à la sagesse, à la solidité qui empêche les expériences les plus hasardeuses. Elle est un but à atteindre, une preuve de maturité, une démonstration du passage d’un être en devenir vers un être accompli. Le changement, lui, est au mieux une étape intermédiaire avant le Graal de la stabilité, une sorte de mal nécessaire que l’on va chercher à rendre le plus court possible. Au pire, il est associé à la dégradation – l’usure, la vieillesse, puis la mort. « Le bonheur, c’est quand le temps s’arrête » écrivait Gilbert Cesbron. Sans stabilité, le changement se réduit à un « bougisme », selon le terme du philosophe Pierre-André Taguieff1 : une volonté de changer pour changer, pour obéir à une pression sociale, à une exigence de dynamisme, pour se rassurer – tant qu’il y a mouvement, il y a vie. « Le désir de changer de vie est devenu pour nos contemporains une sorte de mode » affirme ainsi Francis Danvers2.

Mais la stabilité renvoie aussi à une autre idée, celle de l’immobilisme, du plateau atteint un jour et duquel on ne sort plus, de l’absence de progression qui fait ressembler chaque journée à la précédente. Beaucoup de personnes ayant une vie professionnelle active voient arriver l’âge de la retraite et avec elle la perspective d’enfin souffler. Très vite pourtant elles seront près de 10% à regretter leur vie professionnelle3, la variété des relations qu’elle accompagne et les jours qui se suivent sans se ressembler. Comme si le besoin de changement si visible pendant leur enfance ne les avait jamais vraiment quittés. Tout au plus un besoin de se poser quelques instants mais pour mieux repartir ensuite, différemment peut-être (en s’investissant dans des cercles associatifs, en voyageant,..) mais non sans entretenir le désir et le besoin de changer. 51% des seniors de plus de soixante-cinq ans sont ainsi engagés dans une activité bénévole4, source de nouvelles découvertes, d’opportunités de continuer à se remettre en question et de développer un esprit ouvert et désireux d’apprendre. « Il est nécessaire de continuer à se lancer des défis et de ne pas avoir peur du contact avec l’imprévu, la nouveauté » confirme le Professeur Touchon, neurologue au CHRU de Montpellier et spécialiste du vieillissement cérébral5.

Pour certains malheureusement il n’y a pas vraiment de nouveau départ et l’inactivité s’enracine dans la vie du retraité. Le passage à la retraite se traduirait ainsi par une augmentation de 30% du temps passé devant la télévision6. Des personnes dont la dynamique était maintenue par leur cadre professionnel deviennent des individus frustrés, certains glissant dans la dépression conduisant parfois jusqu’au suicide. « Le risque majeur, c’est la routine, véritable tueuse de neurones » complète le Professeur Touchon. Pour d’autres encore, pas besoin d’atteindre la retraite pour vivre une existence monotone et fade. « En ce moment, beaucoup de gens ont renoncé à vivre. Ils ne s’ennuient pas, ils ne pleurent pas, ils se contentent d’attendre que le temps passe. Ils n’ont pas accepté les défis de la vie et elle ne les défie plus » écrivait Paulo Coelho.

Nous avons probablement tous en tête des exemples de ces personnes qui se qualifient de raisonnables et dont la fierté est de traverser la vie sans encombres. La plupart de ces personnes ont une vision extrêmement conservatrice de la vie. Sortir du cadre archi-stable, voire rigide, qu’elles se sont fixées est pour elles source d’inquiétudes et de malaise. Le changement est alors perçu comme briseur d’équilibre et source de risques inutiles. Pourtant « On ne trouve guère un grand esprit qui n’ait un grain de folie » affirmait Sénèque. Et nous avons probablement aussi à l’esprit des exemples de personnes dont la solidité apparente des convictions exerce une sorte d’attraction pour celles et ceux qui observent leur vie : une existence qui semble « bâtie sur le roc », sur des principes auxquels ces personnes tiennent comme à la prunelle de leurs yeux et qu’elles n’hésitent pas à mettre en avant pour démontrer combien des « convictions » solides sont à la base d’une vie saine, remplie et équilibrée. Il est pourtant courant, sans toutefois généraliser, que ces mêmes personnes se montrent sur la défensive dès lors que quelqu’un remet en question ces « convictions » si précieuses pour elles. Faute d’avoir appris à véritablement écouter l’autre dans sa diversité, à chercher sincèrement la valeur que peut leur apporter une opinion différente, mais aussi parce que ces certitudes sont à la base de toute leur existence, les remettre en question est non seulement difficile, mais bien souvent insupportable. Et parce que ce que l’on nomme Vérité est peut-être plus un chemin qu’un point d’arrivée au risque de n’être qu’une impasse…

Finalement, la vraie question ne serait-elle pas : « Peut-on se construire sans une remise en question permanente ? » Il ne s’agit pas de confondre la capacité à se remettre en question avec le désir de changement pathologique, le changement pour le changement afin de se donner une impression de mouvement mais où l’on se contente de tourner en rond. Il s’agit de garder la capacité à examiner jour après jour nos fondations afin de s’assurer qu’elles permettent toujours de supporter nos aspirations, quitte à avoir le courage de revenir sur le chantier pour les remettre en cause s’il s’avère qu’elle ne sont plus adaptées.

C’est peut-être cela la véritable stabilité à rechercher dans nos vies: non pas la capacité à conserver nos certitudes coûte que coûte au risque de nous transformer en statue de sel, mais le désir constant de questionner inlassablement le monde qui nous entoure en refusant les idées toutes faites et l’adhésion à des dogmes installés par d’autres. J’ai lu un jour cette phrase dont je ne suis pas parvenu à identifier l’auteur; je vous la livre telle quelle : « La curiosité est le chemin de l’édification. La certitude est la voie de l’ignorance ».

Je serai très heureux de recevoir vos avis et commentaires !



Publié par Alain Orsot

Découvrir nos moteurs et comprendre nos freins pour se construire. Auteur de "Reprendre sa vie en main", "En finir avec la crainte de changer", "Les trois clés des bâtisseurs"

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